L’Ukraine : de Maïdan à la guerre présente le travail au long cours de Guillaume Herbaut, photographe français né en 1970, qui depuis un voyage en 2001 à Tchernobyl réalise de fréquents séjours dans ce pays. Sur les murs plutôt chargés de la galerie Stimultania, dans une scénographie semi-circulaire organisée chronologiquement, le spectateur découvre une soixantaine de clichés en vue frontale, issues de différentes séries photographiques débutées à la fin de l’année 2012. Le choix de cet angle, qui permet de se positionner au même niveau que ce qui est observé, exhorte le visiteur à se confronter directement à cette période de crise ukrainienne, tout en soulignant l’éphémère des instants captés par le photographe. Cette exposition est également l’occasion de (re)découvrir le carnet de route ayant remporté en 2016 le prix Bayeux-Calvados des correspondants de guerre, catégorie web journalisme. Un photo-documentaire qui nous fait suivre au jour le jour, le quotidien d’un reportage sur les lignes de fronts ukrainiennes.

Vue de l’exposition (crédit photo Matthieu Armand)
« L’Ukraine, c’est pour moi avant tout un rapport à la couleur, je suis tombé amoureux du pays car il me rappelait des paysages de mon enfance. »
Le paysage prend une place importante dans cette exposition, dans les zones urbaines l’architecture structure les compositions photographiques, créant un rapport d’échelle, qui permet par exemple de saisir l’ampleur des manifestations de Maïdan. Ce mouvement d’opposition populaire émerge le 21 novembre 2013 en réaction au changement de cap du gouvernement ukrainien envers l’Union européenne. Il se transforme progressivement en lutte contre la corruption généralisée et l’ingérence du pouvoir russe dans les affaires du pays. Les clichés du photojournaliste présentent les affrontements entre manifestants et forces de l’ordre en s’attachant à une seule de ces factions à la fois. Les cadrages géométriques en plan large, s’attardent sur la détermination des manifestants, ou sur les rangs des Berkout, la police antiémeute, dans une opposition qui devient meurtrière.

Kiev – rue hrushevskoho – 22 janvier 2014 – 14h16 (crédits photo Guillaume Herbaut). Des affrontements violents se déroulent entre forces de l’ordre et manifestants pro-européens depuis le 21 janvier. Les unités spéciales antiémeutes, les Berkouts, utilisent des armes à feu contre la foule. À la fin de la journée, on dénombre cinq morts et plusieurs centaines de blessés.
Tandis que les manifestations de Kiev aboutissent en février 2014 à la destitution du président Viktor Ianoukovytch, les provinces ukrainiennes du Sud-Est, à forte population russophone, connaissent des soulèvements puis des référendums d’autodétermination au printemps 2014. Ces évènements débouchent sur l’installation d’une guerre dans le Donbass qui se poursuit depuis près de cinq ans. Les photographies des zones rurales de l’Est ukrainien, développent une large gamme chromatique, qui change au fil des saisons. Les lignes de force horizontales des paysages sont souvent entravées par des éléments architecturaux dévastés. Ces éléments de ruptures sont symptomatiques des fractures de ce pays divisé.

Savur-Mohyla – 5 octobre 2014 – 16h55 (crédit photo Guillaume Herbaut). Le monument de Savur-Mohyla, à la mémoire des soldats soviétiques morts durant la Deuxième Guerre mondiale pour contrôler cette ligne de crête stratégique, a été détruit. Le 21 août 2014, après des semaines de bombardements entre les forces pro-russes et pro-ukrainiennes, l’obélisque du mémorial est tombé.
L’Ukraine, de Maïdan à la guerre suit l’évolution politique du pays et les spectateurs découvrent alors les ravages de la guerre du Donbass, que ce soit sur ses paysages où sur ses populations, et ce sans que les photographies ne présentent directement de scènes de violences. Cette série constitue ainsi une véritable plongée dans le quotidien d’un conflit qui s’est enraciné entre les forces ukrainiennes nationalistes et une coalition pro-russe.
« Beaucoup de photographies sont prisent en constant déplacement, notamment sur les lignes de front. »
Les photographies présentées lors de cette exposition naissent souvent dans l’urgence, ce sont des instantanés qui multiplient les points de vues sur la crise ukrainienne. Alors que notre société est submergée par les fake-news, il est essentiel pour le photographe de replacer les images dans leurs contextes. Aussi chaque cliché, s’accompagne d’une légende détaillée à la minute près. Grâce à sa scénographie et à sa médiation, l’exposition de Stimultania nous propose une réflexion nuancée autour de ce conflit, l’explorant à la fois du côté ukrainien et du côté pro-russes. Tant par leurs parti-pris visuels que par leurs thématiques, les séries photographiques présentées engagent un vaste chantier de questionnements sur les origines d’un conflit, la nature d’une opposition, les notions de combattants et de héros. Un travail photographique d’une grande humanité qui parle d’un pays, de ses fractures et de ses forces, s’attachant à sa population avant d’être une simple réflexion de l’actualité.
Cette exposition, qui se terminera le jour du premier tour de l’élection présidentielle ukrainienne, offre le panorama d’une réalité ukrainienne, faite d’attentes souvent déçues. Dans ce pays, rongé par la corruption politique, s’est installé un conflit fratricide. L’Ukraine se retrouve à présent partagée en différentes zones, sans que l’avenir ne semble propice aux solutions. La série photographique de Guillaume Herbaut nous confronte à des problématiques géopolitiques complexes, tandis que l’Ukraine observée par ses voisins : l’Union Européenne et la Fédération de Russie, s’enlise.