Du 21 au 28 mars 2019, le TJP/CDN de Strasbourg nous propose de découvrir Dadaaa, la première pièce destinée au jeune public d’Amélie Poirier. Mêlant chorégraphies, marionnettes ainsi que performances vocale et musicale, ce spectacle reprend et adapte, pour un public de 2 ans et plus, l’absurde et la poésie du mouvement Dada.
La création théâtrale Dadaaa, dont le projet émerge dès 2016 dans l’esprit d’Amélie Poirier, se concrétise, au terme d’un long processus de création, en mars 2019 au TJP de Strasbourg. Cette courte pièce trouve ses origines dans un mouvement intellectuel, littéraire et artistique du début du XXe siècle. Face à un monde en guerre qui ne fait plus sens, de nombreux artistes tel qu’Hugo Ball, Marcel Janco, Hans Arp, Sophie Taeuber-Arp ou Tristan Tzara, remettent en cause, au sein du Cabaret Voltaire, toutes les conventions et contraintes idéologiques, esthétiques et politiques, pour atteindre une liberté nouvelle.
L’absurde phonétique, caractéristique des dadaïstes, est repris dès l’entrée des spectateurs, guidés par les comédiens s’exprimant dans une langue fantaisiste et balbutiante. Ces babillages semblent vouloir reprendre le langage du public cible de cette pièce : les enfants en bas âge. Ce qui aurait pu devenir une transgression langagière parait être, au fil du spectacle, une infantilisation superflue qui va à l’encontre de la volonté libératrice et créative que l’univers
dada encourage.
La scène est intimiste, à la fois atelier d’artiste où travaille une peintre, Marta Pereira armée de ses pinceaux, et espace de rencontre pour ses trois autres comparses, Mathieu Jedrazak, performeur vocal et véritable maître de cérémonie, Yves Mwamba et Clémentine Vanlerberghe. Les décors sont un véritable hommage au travail de Sophie Taeuber-Arp : le plateau est paré pour l’occasion de bandes de moquette de différentes couleurs, trois vitraux géométriques et polychromes éclairent la scène, où trônent des marionnettes de différents formats, inspirées par celle que l’artiste avait imaginées il y a plus d’un siècle, pour une représentation du Roi Cerf de Carlo Gozzi.

Après une formation en danse et en théâtre puis une spécialisation en arts de la marionnette, Amélie Poirier conjugue ces différentes pratiques dans cette réalisation théâtrale tout en assurant les rôles de metteure en scène, d’autrice, et de chorégraphe. La pièce débute par une action simple ponctuant l’ensemble de la représentation, le service de verres d’eau, qui instaure une danse déstructurée mais paradoxalement fluide, comme guidée par une force liquide. Cette chorégraphie, ponctuée de rires sur-joués mais contagieux, se combine rapidement avec un jeu marionnettique dans lequel les corps des comédiens deviennent des espaces ludiques.
Les marionnettes de formes diverses construites par Audrey Robin, possèdent une beauté plastique saisissante. Cette dizaine de « sculptures » qui propose tout un jeu d’échelle regroupe entre autres : une petite marionnette à fil d’un gracile cerf blanc, des pantins articulés et colorés aux formes rappellant celle d’un jeu de quille, un grand chevalier/roi paré de bronze et d’or dont les membres en triangle nécessitent l’intervention de deux comédiens pour se mouvoir. Véritables pièces maîtresses d’une scénographie très chorégraphiée, elles ne sont malheureusement que peu mises en mouvement. Ce choix scénaristique semble peu cohérent car dans une pièce sans véritable histoire l’apport esthétique et poétique que permettent ces marionnettes est essentiel.

La musicalité, permise par l’usage du violon et du chant, et les explorations sonores introduisent une suite de ruptures rythmiques qui s’accorde aux chorégraphies. Le jeu scénique alterne passages dynamiques, lors desquels les pantins colorés s’articulent autour des corps des comédiens, et moments plus calme quand s’animent de graciles marionnettes à fils. Durant les passages les plus rythmés les enfants, séduits par l’incohérence du récit et par le jeu des acteurs, tentent de se débarrasser de leurs obligations de spectateurs et de prendre part à l’action mais ils sont bien vite stoppés. La rigidité des interactions, assez convenues et plutôt rares, entre les comédiens et le public laisse ce-dernier en retrait, alors que la pièce gagnerait sans doute à être plus interactive.
La pluridisciplinarité s’impose comme primordiale dans le processus créatif de la metteure en scène, il est alors peu surprenant que l’univers protéiforme Dada se retrouve au cœur de ce spectacle jeune public quasi éponyme. Dadaaa se joue des références extravagantes du mouvement artistique, même si l’on peut lui reprocher sa facilité phonétique (le babillement des acteurs) et une certaine timidité quant à la transgression créative. Les marionnettes, conçues à partir de formes géométriques tridimensionnelles dans un style minimaliste et coloré, permettent la naissance d’une expérience esthétique singulière. Le public, et principalement ses plus jeunes spectateurs, se perd parfois face à une subversion en demi-teinte, mais peut rester longtemps émerveillé par la grâce et l’esthétique de cette pièce absurde et rafraîchissante.






